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Le Courant

Automne 2002 | 04

La maison Cutting : un mélange d’influences

Andréanne Beloin



La maison Cutting, située au 40 rue Gérin-Lajoie (ca. 1851), est probablement l'une des demeures de la région dont l'architecture attire le plus l'attention. Ses poteaux corniers décorés d'entrelacs gothiques et son ornementation de bois sculpté formant une véritable dentelle de bois courant le long de la toiture en font l'une des résidences les plus ornées recensées dans l'inventaire des bâtiments historiques du Canada. (1) Pour comprendre cette architecture, il faut rapprocher diverses tendances et influences, comme l'impact des écrits d'Andrew Jackson Downing ou encore le style dit « carpenter gothic » en vogue à cette époque dans les états de la Nouvelle-Angleterre. Nous essaierons ici de discerner quelles ont pu être les répercussions de ces éléments sur l'architecture nous concernant ici, celle de la maison Cutting.

Andrew Jackson Downing et les catalogues de plans



Depuis l'Antiquité, la littérature architecturale a adopté différentes formes, du traité théorique discourant des proportions idéales jusqu'au manuel pratique dédié aux bâtisseurs. C'est en Angleterre, au XVIII` siècle, qu'apparurent les premiers catalogues de plans. On y proposait des modèles décrits amplement, pouvant être copiés par les constructeurs ou servir de source d'inspiration. La nouveauté de ce type de publications tenait dans le fait que l'accent était mis sur l'architecture domestique pour la première fois de l'histoire. Ces catalogues permettaient également de diffuser certains styles encore peu répandus et de les faire adopter même en milieu rural. Andrew Jackson Downing (1815-1852) fut le premier auteur nord-américain de catalogues de plans. Downing vécut toute sa vie dans l'état de New York. Essentiellement autodidacte, ses intérêts le portèrent d'abord vers l'horticulture. Il fonda The Horticultural Society of the Valley of the Hudson et devint membre de la Royal Botanic Society of London, ainsi que des sociétés horticoles de Berlin et des Pays-Bas. Ce point est important pour comprendre une des bases de sa pensée : jamais il ne se contenta de donner des modèles à copier. Toutes les maisons qu'il proposait devaient, selon lui, correspondre à un milieu, une personnalité; l'aménagement paysager et la résidence formaient un ensemble indissociable. En 1842, il publia Cottage Residences, son premier vrai catalogue de plans. Ce livre obtint un grand succès et le dernier qu'il publia avant sa mort tragique, The Architecture of Country Houses , en connut un encore plus grand, puisqu'il fut réédité neuf fois entre 1850 et 1866.(2) Mme Danielle Pigeon a soulevé la question de la ressemblance entre la maison Cutting et certains modèles proposés par Downing. Les airs de famille sont indiscutables. Il est d'ailleurs probable que ses publications étaient lues dans la région de Coaticook au milieu du XIXe siècle. Downing était assurément connu au Québec, puisqu'on envisagea de faire appel à lui pour l'aménagement du cimetière du Mont Royal, à Montréal. (3) Compte tenu de la composition démographique des Cantons-de-l'Est, de leur histoire et des échanges commerciaux entre ceux-ci et les États-Unis, il est fort possible qu'un livre ayant un aussi grand succès dans les états du nord-est ait circulé de notre côté des frontières. Donc, la ressemblance frappante entre certaines propositions de Downing et la maison Cutting n'est peut-être pas fortuite. Toutefois, il est aussi possible que le modèle ait été copié indirectement, par exemple en s'inspirant d'une maison qui elle, aurait été vraiment conçue d'après un plan de Downing. Ce qui nous amène à avancer cette dernière hypothèse, c'est que la maison Cutting s'écarte en plusieurs points des écrits du théoricien. Par exemple, le choix du blanc pour peindre l'extérieur de la maison est une faute sévère dans la compréhension de la pensée de l'auteur. Celui-ci avait le blanc en horreur, car selon lui, il s'agissait de la couleur s'harmonisant le moins avec la nature environnante : cette distinction aussi nette entre la maison et son environnement constituait une abomination aux yeux de ce fervent partisan du pittoresque et de l'harmonie avec la nature. On peut objecter que la maison n'était peut-être pas peinte en blanc, originellement. Il est toutefois probable qu'elle l'ait été, dans le respect d'une tradition locale fermement établie, tradition qui expliquerait aussi la pose des planches en déclin, alors que Downing préconisait plutôt l'utilisation du lambris vertical à couvre-joints (« board and batten »), qu'il considérait mieux adapté au climat et plus résistant. La résidence est extrêmement ornée, alors que selon les définitions de Downing, il s'agit d'un cottage et non d'une villa, puisqu'elle compte un étage et demi. L'ornementation très riche convenait aux villas, mais le cottage devait, à son avis, garder une grande simplicité à tous les niveaux, même lorsque le propriétaire en avait les moyens. Le principal défaut de la maison Cutting par rapport aux écrits de Downing tient toutefois dans ce que ce dernier appelait « le principe de l'expression du style ». Les ornements de bois, le balcon en retrait sous le pignon central et le porche encadré de colonnettes jumelées sont typiques du Old English Style, alors que plusieurs autres éléments, tels les poteaux corniers, les grandes fenêtres rectangulaires, les proportions générales, rappellent plutôt la tradition locale dominante de l'architecture néo-grecque. La superposition de deux styles était inacceptable pour Downing, sauf dans un cas limite où une vieille résidence de style néo-grec (4) aurait été adaptée aux styles plus « convenables ». La maison Cutting ayant été ainsi construite à l'origine (telle qu'elle est aujourd'hui), la superposition des styles constitue donc une faute grave en ce qui concerne les idées de Downing. Il faut peut-être voir l'influence du théoricien américain surtout dans l'intégration progressive d'un nouveau vocabulaire au modèle traditionnel, car l'ensemble de la pensée de Downing ne semble pas ici totalement assimilé.


Le Carpenter Gothic et le Steamboat Gothic
Le carpenter gothic (5) est apparu pour des raisons économiques, aux États-Unis. Alors que se développait le goût pour l'architecture néo-gothique domestique dans les années 1840, il était extrêmement difficile et coûteux de trouver des tailleurs de pierre assez habiles pour exécuter les motifs gothiques. Les artisans¬charpentiers transposèrent donc dans le bois cette ornementation difficilement réalisable dans la pierre. Rapidement, les motifs en bois prirent des formes que la pierre ne permettait pas, et on commença à parler également de carpenter gothic et de « gothique pain d'épices », en référence au côté très orné du biscuit. (6)

Le développement du carpenter gothic résulta rapidement en ce qui fut nommé le steamboat gothic (7), allusion aux bateaux à vapeur et roues à aubes sur lesquels on appliquait une décoration surabondante, jusque sur les cheminées, sans lien avec la structure. Ce style prit également le nom de « gâteau de mariage », entre autres à cause de la Wedding Cake House, à Kennebunkport, dans le Maine, où une décoration gothique exhubérante fut plaquée sur une maison de style fédéral, comme on décore abondamment les gâteaux de noces. La maison Cutting peut être située autant dans l'un que dans l'autre de ces styles, sans que l'on puisse aisément trancher la question. L'ornementation est plus retenue que dans de nombreux exemples des teamboat gothic, mais son caractère plaqué plutôt que réellement intégré à l'ensemble des formes de la demeure la fait s'en approcher.


La résidence du 40, rue Gérin-Lajoie, semble donc fortement tributaire de l'architecture domestique américaine, autant par le reflet qu'elle donne de vieilles traditions que par les nouvelles influences dont elle est témoin. Son apparence « métissée » découle sans doute du fait qu'elle date des premières années du grand succès de Downing ou du développement du carpenter gothic. Loin de lui enlever de la valeur, son caractère original en fait un petit bijou architectural fort remarquable.

Notes
(1) Mathilde Brosseau, Le style néo-gothique dans l'architecture au Canada, Ottawa, ministre des Approvisionnements et services Canada, 1980, p. 64.
(2) Monique Jarry, "Andrew Jackson Downing et la définition de l'architecture domestique américaine au XIX siècle", mémoire de maîtrise, Université de Montréal, 1990, p. 16.
(3) Le projet fut évidemment abandonné en raison du décès de A. J. Downing. M. Jarry, op. cit., p.17.
(4) Downing condamnait fermement l'utilisation du style néo-grec, car selon lui, ce style faisait perdre aux édifices toutes les caractéristiques qui leur étaient propres en les camouflant, ce qui rendait églises, banques et résidences semblables entre elles.
(5) On pourrait traduire littéralement ce terme par gothique de charpentier, mais nous le conserverons ici en anglais, puisqu'il apparut aux États-Unis et se développa surtout dans les États de la Nouvelle-Angleterre.
(6) Le carpenter gothic apparaît aussi à peu près à la même époque que la scie mécanique, la charpente à claire-voie (« balloon frame ») et le style cottage, ce qui rend son existence moins étonnante. Lester Walker, American Shelter, Woodstock, Overlook Press, 1996, p. 128.
(7) On conserve le terme anglais pour les raisons données précédemment. (i) Illustrations tirées de PIGEON, Danielle. "L'influence des catalogues de plans dans l'architecture domestique des Cantons de l'Est (1840-1880)". Mémoire de maîtrise. Montréal, Université du Québec à Montréal, 1982, p. 241. (ii) Photo tirée de LOTH, Calder. The only proper style : Gothic architecture in America, Boston, New York Graphic Society, 1975, p. 55.

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